Avignon 2018 se glisse lentement dans les pages de l’histoire du festival. Le 24 juillet 2018 le In a mis un terme à son parcours et le 29 juillet 2018, ce sera au tour du Off. Une nouvelle fois, ce festival a double visage (le In et le Off) aura été un moment unique, une sorte de miracle, qui chaque année se renouvelle.

Avignon possède avec Rome, outre un lien historique avec la papauté, le privilège d’être une ville où tout est possible. Certes, pour Avignon, il faut attendre le mois de juillet pour que ce possible se révèle dans toute sa force mais l’attente est bien récompensée.

Le public aura été avide de spectacles. Ce désir d’Art vivant, sans doute pour contrebalancer le morne et stressant quotidien, aura eu pour effet de rendre rares les places pour le In. Mêmes les « sujets à vif » auront fait le plein et tout de suite.

Le Off a lui aussi attiré les foules. L’offre du Off, par le grand nombre de spectacles proposés, rassure quant à la possibilité d’obtenir une place. Cette année, de nombreux festivaliers se sont plaints des dysfonctionnements de l’application pour smartphone du Off. Difficile, voire impossible, d’acheter des tickets sur l’appli. Restaient le site internet du Off, le bon vieux téléphone pour appeler les théâtres ou simplement l’achat aux guichets avant la représentation souhaitée. D’autres festivaliers se sont indignés des retards pour débuter un spectacle. Il est vrai, le retard peut avoir un effet domino catastrophique sur un agenda bien rempli.

Ces désagréments ne sont que peu de choses au regard de la réussite du festival tant sur le plan artistique que humain. Avignon aura de nouveau été la ville du bon vivre ensemble, du partage et des découvertes stimulantes. Rares sont les moments où des inconnus échangent entre eux leurs impressions, leur bonheur, parfois leur déception. Rares sont les festivals où les artistes se mêlent autant avec le public pour l’inciter à venir, pour échanger avec lui, recueillir ses impressions. Tout cela se fait dans une bonne humeur badine et très française, c’est-à-dire le plus souvent autour d’un verre ou d’une table. Avignon en juillet voit fleurir des scènes mais aussi des terrasses où verres, fourchettes et couteaux tintent et chantent un air de Carpe Diem.

D’Avignon 2018, je garderai en mémoire ce moment magique que fut la lecture de quelques lettres de la correspondance d’Albert Camus et de Maria Casarès, « Notre éternel été ». La lecture de 22h30, dans la cour du musée Calvet, aura été un grand moment. Isabelle Adjani et Lambert Wilson ont lu ces lettres comme s’ils en avaient été les auteurs. Temps suspendu. Le public, assis ou allongé dans des transat, a fait silence pour boire les mots de Camus et Casarès. Moment exceptionnel car il faut reconnaître que cette lecture avait ce quelque chose d’unique que l’on ne retrouve pas dans l’enregistrement de ces lettres édité par Gallimard.  Cet enregistrement de 5H30 disponible en CD est bon, excellent mais la lecture d’Avignon avait un supplément d’humanité et de fragilité que la magie des lieux avait sans doute favorisée. Ce moment restera doublement exceptionnel à titre personnel. La soirée s’est poursuivie dans un restaurant proche du musée Calvet avec quelques amis de la SACD puis avec Pascal Dusapin, le grand compositeur français. Une bouteille de bon vin rouge vint nous désaltérer pendant que Pascal Dusapin évoquaient des souvenirs. Lambert Wilson est venu nous saluer. Isabelle Adjani s’est attablée à côté de nous avec l’équipe de France Culture. Et la soirée passa ainsi comme accrochée à des points de suspension rendant irréels et flottants ces instants. Le vin gouleyant acheva de nous couper du reste du monde. L’au-revoir de Lambert Wilson à Isabelle Adjani fut sobre, élégant, aristocratique, presque sorti d’un songe. Que les nuits d’Avignon sont douces et irréelles.

Cette année, je me suis peu intéressé au In. « OVNI(S) » fut toutefois un moment apprécié. Un spectacle réjouissant par la forme, le découpage des temps, les sujets évoqués et la qualité des comédiens. « Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète », interprété par des comédiens impliqués, fut une expérience difficile, un sommet de la manipulation du public par l’effroi sans pour autant mettre cet effroi au service d’un message, d’une dénonciation.

Le Off a donc focalisé mon attention. Je suis allé revoir une pièce que j’avais beaucoup aimé en 2016, « Recrutement ». Le rôle masculin a désormais changé de titulaire. C’est Claude Rochet qui incarne celui qui candidate pour le poste et il le fait avec brio.

Du Off, je garderai en tête « 100 mètres papillon ». Ce seul en scène est une prouesse physique. Maxime Taffanel termine le spectacle en sueur. Le comédien s’investit totalement dans ce rôle qui retrace son expérience de sportif de haut niveau. Il fait de son expérience un matériau captivant pour parler avec humour et gravité du sens et la vanité de notre vie. Le spectacle ne s’oublie pas !

Autre spectacle éblouissant : « Dance n’ speakeasy ». Ambiance tellurique sur scène et dans la salle. A voir et revoir sans modération.

Le Off se singularise par l’extrême diversité des genres proposés au public. Il est vrai, avec 1589 spectacles, le contraire eut été surprenant. C’est néanmoins la magie du Off : offrir du mime, de la tragédie, de la comédie, du spectacle de clowns, du cirque, du récital, de la danse, du classique, du contemporain, du « planplan » et du « rentre dedans »…. Il y en a pour tous les goûts et tous les goûts sont en Avignon.

La langue française est fêtée au cours de ce festival. Les mots gambadent d’une scène à une autre, d’un jardin à un autre. C’est un bonheur de les entendre. C’est un bonheur de voir tant d’artistes défendre cette langue et nous montrer à quel point elle sait se saisir de nos peurs, nos affres, nos rêves, nos hésitations. « Le Horla », « Pour un oui ou pour un non », « Barbara amoureuse » ou « Kamikazes » auront été des expériences artistiques mais aussi humaines, mentales, morales, émotionnelles.

Aller au festival d’Avignon, c’est aller à la rencontre de soi-même. Le soi-même que l’on voit dans un miroir mais aussi le soi-même que l’on sait caché dans notre boîte crânienne et invisible pour les autres. Avignon est ce lieu de mise à nu et de mise en perspective de nos vies. Ce festival est donc vital car il est le lieu où nous pouvons nous retrouver, nous réveiller, nous questionner et nous rassembler.

Cette année, comme en 2016, les Editions Sansquilsoitbesoin ont publié mes critiques. Mes choix et mon ressenti ne sont pas toujours ceux de Télérama, du Figaro, du Monde ou d’un autre média. Parfois mes choix se recoupent avec ceux d’autres critiques, parfois non. Il est normal que sur une base de 1589 spectacles, les critiques soient diversifiées et éparpillées. Sauf à vouloir dire ce que tout le monde dit déjà (clin d’œil à Juliette et à “The single” de l’album “No parano“), nous devons sélectionner des spectacles car on ne peut pas tout voir. Heureusement, nous n’allons pas tous voir les mêmes spectacles. Plus de 4000 lecteurs sont venu lire mes critiques publiées sur ce site. Je les remercie tous de leur venue et j’espère les avoir incités à voir des spectacles sans qu’ils ne soient déçus de leur choix.

Au festival d’Avignon, la tradition et la modernité se côtoient, se mêlent ou s’ignorent. Pour terminer cet hommage au festival de 2018, un festival multiple et en “pleines formes”, quoi de plus beau que de se laisser aller au rythme du Flamenco, aux « Olés » du public. Mon ultime « Olé » sera pour la compagnie Flamenco vivo – Luis de la Carrasca !

Avignon 2018 est (presque) fini, Vive Avignon 2019 !

Merci enfin aux 5 000 lecteurs de mes critiques.

Fred Lecoeur