Il fut un temps aux Etats-Unis où boire de l’alcool était interdit. Cette période bénie pour les vendeurs d’eau minérale fut nommée la Prohibition. Les interdits ont ceci de remarquable, et parfois de tragique, qu’ils poussent toujours les hommes à les braver, à faire preuve d’imagination pour s’en affranchir.

Sur la scène du Préau au collège de la Salle, nous sommes plongés en pleine Prohibition contournée. Nous sommes dans un bar, sans doute dans un sous sol pour une meilleure discrétion. Un groupe d’hommes se délectent de la boisson interdite en tenant chacun une bouteille comme un chasseur tient sa proie. Il y a trois blacks, un blanc et un asiatique. Les blacks en imposent par leur carrure. Celui qui porte un gilet ajoute même une rare élégance à sa silhouette. On se dit que ça va chauffer pour les deux autres. Ces derniers sont de plus faible gabarit, surtout le petit asiatique. On n’aimerait pas être à leur place si les autres avaient l’alcool mauvais. On se rassure, le petit asiatique est d’une souplesse hors norme et il sait bien échapper aux costauds. Le petit blanc est lui aussi habile. Ils vont survivre ! Aux cinq mâles régnant dans ce sous sol se joindra une belle blonde sortie tout droit de « L.A Confidential ». La suite, on la connaît, la belle va jouer les séductrices et les mâles vont s’affronter pour savoir qui sera le plus beau, le plus fort, celui qui tiendra sur ses genoux la belle blonde fatale.

On connaissait la suite mais on ignorait le survoltage de cette troupe. Différents tableaux de la vie d’un bar sous testostérone et rouge à lèvre vont nous être présentés mais sous 200 000 volts : ça va bouger, sauter, glisser, tomber, tourner, voler à toute allure mais avec légèreté, grâce et force. Le tout, accompagné de musiques rythmées, parfois sensuelles et toujours habillées d’une sonorité moderne et léchée. Le public est parfois soumis à la terrible tentation de se lever pour accompagner de son corps le groove, les rythmiques, les drums, les percussions ou les basses. Le public justement est littéralement contaminé par la scène. Il semble que l’énergie scénique se propage dans les gradins et le spectacle se déroule dans une ambiance électrique et surchauffée.

Wouah, les danseurs sont des prodiges ! Leur troupe, le groupe Wanted Posse est présenté comme une référence mondiale du hip hop français (ils sont champions du monde de danse hip hop) … même Madonna y aurait goûté. Il est clair qu’il ne viendrait à personne l’idée de leur retirer cette réputation de référence mondiale. Ils sont éblouissants et laissent pantois.

Les différents tableaux, mis en scène par Philippe Lafeuille et chorégraphiés par Njagui Hagbe, nous donnent l’impression d’être dans un film à gros budget. On ne se lasse de rien. On dévore la scène des yeux tandis que nos pieds et nos genoux accompagnent les rythmes. On le savait, les interdits obligent à muscler son imagination. Le groupe Wanted Posse, Philippe Lafeuille et Njagui Hagbe ont visiblement poussé les limites et décuplé leur imagination pour faire de cette Prohibition un moment formidable et jouissif.

Difficile de trouver des points négatifs à Dance n’ speakeasy. On va tout de même en trouver deux, ( fortiche non ? ) : on aimerait avoir la bande son du spectacle et quel dommage que cela s’arrête ! Le public quitte la salle avec regret et avec l’envie de faire un salto arrière mais ça il ne le fait pas. Le public sait bien que le rêve prend fin hors de scène.

Fred Lecoeur

Dance n’ speakeasy est dansé à 11 heures au Préau du collège de la Salle, dans le cadre du Off d’Avignon, jusqu’au 29 juillet 2018.