La discipline, l’entraînement, la rigueur, le sacrifice. Tous les athlètes connaissent ce chemin de croix qui conduit, parfois, aux marches du podium. Les visages souriants, pourléchés par les flashs des photographes, nous cachent la réalité quotidienne du sportif. Le chemin de croix n’est pas tracé sur les cartes de géographie. Il est méticuleusement ignoré par les géographes. Il ne faut pas que le public associe sport et souffrances, médailles et privations. Il est vrai, le public ne voit que ceux qui arrivent au podium et grimpent sur ces marches. Mais il y a aussi les sportifs qui s’effondrent au seuil du podium après des années d’entraînement et une vie totalement vouée et dévouée au sport, à la compétition, à l’espérance de devenir un champion, un champion sinon rien du tout.

Maxime Taffanel était l’un de ces athlètes qui rêvaient de devenir un champion.  Au service de son rêve, il a sacrifié sa vie d’enfant, d’adolescent, de jeune homme. Il a tout donné à la natation : sa force, son corps, son temps, ses rêves. Plonger dans l’eau, s’y mouvoir dans une parfaite synchronisation des gestes et de la respiration et atteindre en premier le point d’arrivée. Hélas, les sacrifices du sportif auront eu la beauté des choses inutiles. Maxime Taffanel n’est pas devenu le champion rêvé. Il a perdu le fil de l’eau, le courant, la foi. Tout cela aurait vraiment pu être inutile si Maxime Taffanel n’avait pas eu une autre corde à son arc ou une autre palme. Maxime Taffanel a une formation de comédien et un talent d’auteur remarquable. De sa vie, de son vécu d’athlète, Maxime Taffanel en a fait le matériau idéal pour un seul en scène époustouflant.

Le plateau de scène est vide. Seule une chaise est calée contre le mur du fond. Maxime Taffanel apparaît en survêtement. Normal pour un sportif. Ce qui frappe c’est la voix qui porte haut et loin, la souplesse du corps qui mime les gestes du nageur, le visage qui se métamorphose lorsqu’il s’agit d’interpréter l’entraîneur. Ce qui sidère, c’est l’usage de ce corps si obéissant aux désirs de l’artiste. Tout à coup, c’est le plongeon. Maxime Taffanel, d’un geste répété des milliers de fois, enfile, comme par magie, le bonnet de bain élastique puis il tombe la veste et le pantalon pour apparaître en grand nageur qu’il fut. La beauté de l’athlète est éblouissante. Devant les spectateurs, un homme sculpté pour fendre et traverser les eaux dévoile le résultat d’intenses années d’entraînement. Nous sommes avec lui dans les vestiaires, dans le bassin, sur la plus haute marche d’un podium de compétition de minimes puis nous l’accompagnons dans l’évocation du doute et enfin la prise de conscience qu’il ne sera jamais le grand champion rêvé.

Maxime Taffanel réalise une performance scénique remarquable, rare car il donne ses trips au public. Le texte est magnifique. La diction est fluide et claire. Le corps bouge en tout sens. On est presque hébété devant ce corps qui transpire, ces muscles qui bougent à la demande. La prestation de Maxime Taffanel est physique. Il faut être un athlète pour à ce point occuper le plateau scénique jusqu’au seuil de la souffrance. 100 mètres papillon, est un cadeau offert aux spectateurs car rares sont les spectacles qui nous font entrer dans le vécu, les espérances, les doutes et les souffrances d’un sportif de haut niveau. Maxime Taffanel par son talent d’artiste a réussi à sauver une partie de ses années de jeunesse, ces années consacrées à la fabrication d’un champion, pour en faire la matière d’un seul en scène exceptionnel. Tout ne sera donc pas perdu. Si Maxime Taffanel n’est pas devenu un champion olympique, il est devenu un artiste de scène exceptionnel. 100 mètres papillon est un seul en scène physique et tendre, humoristique et grave. Il faut assister à cette performance de Maxime Taffanel. Manquer un pareil spectacle serait comme passer à côté du podium.

Fred Lecoeur

« 100 mètres papillon » est joué à 16h25 à La manufacture dans le cadre du OFF d’Avignon jusqu’au 26 juillet 2018.