Théâtre

Strach, ça colle les peurs !

Un visage, éclairé par une bougie vacillante, perce l’obscurité et regarde le public. Il y a quelque chose d’angoissant à voir ce visage nous regarder. Nous interpelle t-il ? Nous prend-t-il à témoin ? Angoissant et cérémonial. Avec juste une flammèche vacillante, la superbe salle des fêtes de Spa s’est transformée en un espace intime et  hors du temps et de l’espace. Nous sommes entrés dans un temple antique, accueillis par une servante du maître des lieux. Nous sommes de plain pied dans le cercle de la représentation théâtrale et ce visage nous ouvre la porte de la chambre des peurs, des peurs à combattre, à surmonter. Bienvenue dans « Strach a fear song ».

Très vite, deux hommes et deux femmes vont se poursuivre, se marcher dessus pour s’élever, se hisser, toujours plus haut, toujours en équilibre précaire. Un cinquième larron joue de la musique (Jean-Louis Cortès), la barbichette à la Charlélie Couture et les doigts courant sur le clavier. Une femme chante. La voix est superbe, lyrique, une voix de soprano. Les notes de musique, les vocalises sont des escaliers imaginaires que gravissent les quatre acrobates et gymnastes. Ils forment une tour, vacillante et pourtant solide. Ils glissent les uns par rapport aux autres, ils se balancent et se rattrapent. Mouvements pendulaires, mouvements fluides qui ne nous épargnent pas la crainte de la chute ni la perception de l’effort auquel sont soumis les corps.

Des scènes frappent par leur pouvoir évocateur et poétique mais aussi par l’habileté des acrobates. La scène des loups hurlant, mordant, déchirant, couinant, grognant, râlant, se volant la proie abandonnée est captivante. Le public est stupéfait par cette interprétation de la férocité et du courage de la proie qui ne se laisse pas déchiquetée par ces animaux féroces.

Il y a ces irruptions sur scène d’un enfant cowboy, tout de rouge vêtu, et armé d’une arme à feu. Une présence « lynchienne » donc décalée et inquiétante.

Il y a eu en ce 9 août 2019, la scène prodigieuse d’une spectatrice, déjà âgée, transformée en acrobate, qui va gravir les dos et les épaules des prodiges de la piste. Prodigieux sera la délicatesse et la persuasion avec lesquelles ils vont pousser cette femme à dépasser sa peur et accomplir l’inimaginable : s’élever vers le ciel par les forces de l’équilibre et des muscles des autres mais aussi par sa peur surmontée. On entend la femme presque geindre, comme un refus susurré. On la voit ne pas se dérober, poussée par les regards, mise en confiance par les gestes des acrobates et peut-être par l’envie de réussir l’impossible.

De nouveau, les quatre acrobates se lancent dans la construction d’une tour humaine. Tour de force car le spectacle approche de sa fin et la sueur coule des fronts et des visages bariolées de peinture rouge. Des peaux rouges qui ne s’embrasent pas mais qui consument les peurs multiples et variées qui peuvent conduire au geste fatale, au coup de ciseau qui coupe le fil de la vie.

Ce spectacle, grand succès en 2018 au Off d’Avignon (théâtre des Doms) a obtenu, en novembre 2018 le Prix de la Critique dans la catégorie cirque.

L’heure passe vite avec ces artistes. Il y a l’homme imposant, un peu « Viking » (Guillaume Sendron), tout de force décuplée ; il y a la jeune proie (Airelle Caen) qui se joue de la peur pour mieux l’apprivoiser et la dévitaliser ; il y a ce beau jeune homme (Denis Duton) au gabarit moyen (encore que) mais qui cache sa force derrière son joli minois ; il y a cette chanteuse à la voix envoûtante (Julie Calbete) qui ne monte pas que les octaves. Il y a comme un air de grand espace dans lequel se déplacent des corps agiles, souples et solides dont la mission est de rendre possible l’impossible. Il n’y a pas de peur qui resterait invaincue.

La mise en scène est de Patrick Masset. Il sait visiblement tirer des acrobates une force animale qui se juxtapose à leur humanité. Le metteur en scène ne laisse ni le public ni les acrobates en déshérence. L’action est permanente que ce soit dans la prouesse des acrobaties, dans la délicatesse de la gestuelle ou la suavité du chant. Pas de temps morts, tout juste un temps suspendu avec ces surgissements d’un enfant armé, rouge comme la chair à vif.

Public conquis, artistes épuisés et spectacle de haut niveau.

Fred Lecoeur

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« Strach a fear song » a été donné au festival royal de théâtre de Spa les 8, 9 et 10 août 2019.

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