« Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? », variation sur « Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? », est un spectacle musical racontant la vie d’Arletty sur la base d’évènements marquants de son existence. On assiste à sa naissance, son éduction, son premier amour, son entrée dans le monde du spectacle, ses rencontres phares, le cinéma, la mort de sa mère, l’occupation, et la nuit, la très longue nuit dans laquelle Arletty se morfondra jusqu’à son décès, en 1992, à l’âge de 94 ans.  

La production est digne d’Hollywood. Tout est millimétré, dosé, calibré, parfaitement enchaîné. Le rythme est soutenu. Un instant, on se croirait à Mogador ou dans un Zénith. L’inconvénient de ce genre de production est la déshumanisation et la perte d’âme. Un trop plein de perfection formelle asphyxie le spectateur. On a le sentiment de voir des hologrammes mais pas des cœurs qui battent. Allons nous sombrer dans l’ennuie des productions industrielles alors que nous sommes de plus en plus sensibles au bio, aux petits producteurs et aux artisans ? La question a son importance car l’heure est au supplément d’âme et non aux lignes aseptisées d’un produit de grande consommation.

« Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? » évite pourtant de basculer dans la froideur d’une coque de titane parfaite. Le miracle vient de l’actrice, Elodie Menant, qui incarne Arletty. Elle est le feu sur scène. Elle a le physique, la gouaille, la présence, l’audace, le sens de l’improvisation qui font de cette Arletty une femme qui vit, aime, joue, souffre et chante devant nous. L’actrice, par ailleurs co-auteur de ce spectacle, est impériale. Elle irradie et donne la furieuse envie de voir ou de revoir les films d’Arletty. Elodie Menant ne se laisse pas étouffer par cette production sans aspérité. Elle est comme Arletty aurait sans doute été si elle avait tourné à Hollywood : humaine, libre et forte en gueule. Il n’y a qu’à voir comment l’actrice se saisit d’une panne d’éclairage  pour insuffler avec le plus grand naturel un supplément d’âme dans la pièce.

Les autres acteurs sont très bons. Cédric Revollon, Céline Espérin et Marc Pistolesi sont excellents mais ici, ils sont écrasés par Arletty. Comment pouvait-il en être autrement. Face à Arletty, exister est déjà une gageure.

La mise en scène de Johanna Boye oblige les acteurs à des prouesses de rapidité et de dextérité. Changements multiples et rapides de costumes et de personnalités pour être raccord avec les différents tableaux de la vie d’Arletty. Tout s’enchaîne à la perfection.

L’émotion va surgir à la toute fin de la pièce. Il est vrai, l’évocation de l’isolement grandissant d’Arletty et de sa plongée dans la nuit (Arletty perdra la vue et vivra presque un demi siècle dans la nuit après avoir connu le jour) est une valeur sûre dans la catégorie thème lacrymal. Une fois de plus, le jeu de l’actrice se suffit à lui-même pour nous attendrir et susciter la compassion. Je me suis mis à rêver d’une dernière scène avec un plateau vide, avec la seule présence d’Elodie Menant pour évoquer cette solitude dans la nuit. Plus de décor, plus d’accessoires, plus de couleur, le vide : Arletty seule en scène. Mais il ne s’agit que d’un rêve…

 « Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? », on répond évidemment oui si la question est posée par Elodie Menant.

Fred Lecoeur

La question musicale « Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? » est posée à 13 heures au théâtre du Roi René dans le cadre du Off d’Avignon, jusqu’au 29 juillet 2018.