Le public du théâtre Buffon est accueilli, en salle, par Pierre Lericq, auteur et co interprète de la fantaisie musicale “Sauver le monde (ou les apparences)”. L’auteur a la prestance d’un gentilhomme. Il salue les arrivants avec l’aisance de celui qui est sur ses terres et depuis plusieurs générations. L’homme porte beau. Il installe immédiatement une relation de confiance avec un public, un peu déconcerté mais agréablement rassuré de ne pas être une masse anonyme, passive et voyeuriste.

Déconcerté sera souvent l’état du public qui ne s’attendait pas à pareil voyage. Sur scène, deux vélos dont les roues tournent dans le vide, le vide de nos existences ou la vacuité de nos efforts car à bien penser, nous allons tous dans la même direction et nos gesticulations n’y feront rien.

Pierre Lericq est Orphée, l’auteur, le metteur en scènes (il y a des scènes sur la scène), l’acteur, le père glauque, l’amoureux……. Le rôle est physique, Orphée va mouiller sa chemise et pas que par la transpiration.

Face à Orphée, Eurydice. Le rôle est tenu par Marie Réache. Pour plusieurs millions de téléspectateurs, Marie Réache c’est Babeth de Plus belle la vie. La précision est utile car l’actrice prouve qu’elle n’est pas que ce sympatique personnage de sitcom. Mince, cela fait plus de 20 ans que Marie Réache fait du théâtre et cela se voit. L’actrice est une délicieuse Orphée qui se brûlera les écailles dans la vie car Orphée est une sirène. Elle est aussi une mère glauque à souhait, une sœur, une amoureuse, une midinette, une actrice qui corrige et parfois exaspère son auteur-metteur en scènes. Le rôle est lui aussi physique.

Sur scène, les deux acteurs interprètent différents personnages. Un cadre de miroir sera la porte du passage d’un monde à l’autre. C’est un peu le miroir du film de Cocteau mais ici, il fonctionne allégrement dans les deux sens.

Pierre Lericq a écrit un beau texte. Les jeux de mots sont plaisants. Les mots sont délicieusement lancés sur scène par un auteur inspiré et joueur avec certaines rimes ou chutes faciles. Faciles…. c’est justement un mot piège car si parfois on sourit, les acteurs compris, de certaines “facilités textuelles” on se fait piéger par l’art du théâtre. Le talent de Pierre Lericq est de nous faire oublier l’immense travail que représente cette fantaisie musicale. Il nous le fait oublier pour mieux conduire le spectateur dans les zones cruelles de la vérité sur ce que nous vivons. La prise en main est réussie.

Le voyage se veut burlesque et musical. Les deux acteurs chantent et jouent d’un instrument. Certaines chansons sont diablement inspirées, émouvantes et séduisantes.

Le spectateur, déjà pris au dépourvu par un accueil qui le fait entrer dans la pièce, sitôt le seuil de la salle franchi, sera secoué par des successions de situations, de lieux, de temporalité puis subjugué par le jeu des acteurs. Ces derniers sont heureux d’être là. Ils se donnent physiquement et nous font vraiment croire qu’Orphée et Eurydice sont devant nous, bientôt dévorés par les mâchoires d’un monde qui dévore ses enfants.

Difficile de ne pas conseiller cette fantaisie musicale. Pierre Lericq, avec le panache d’un Monsieur de Boisdoré à la George Sand, nous offre un beau spectacle souvent déroutant. Quitter la route toute tracée, cela en vaut le coup. Marie Réache, punchy et délicate, est un peu nous tous demandant “on pédale pour aller où ?”. La réponse pourra sembler pessimiste. Le spectacle mérite d’être vu pour au moins … sauver les apparences.

Fred Lecoeur

La pièce est jouée à 18h10 au théâtre Buffon.