Le décalage horaire produit toujours d’étranges effets. On se sent cotonneux. On est là, et pourtant, on n’est pas tout à fait à sa place. La sureté des gestes peu parfois devenir incertaine. Il y a de l’hésitation. Le Jetlag nécessite de se recaler, de se recadrer, de retrouver ses repères pour gagner en naturel.

JETLAG, au théâtre des Lucioles, pousse le public dans cet état d’entre deux. Plus de repères. Sur scène, deux hommes et une femme. Pas une parole, mais des gestes, des mouvements, la tête à l’envers, des corps qui disparaissent dans le coin d’un siège, des mains qui se battent pour un accoudoir etc… Spectacle de mime, burlesque et poétique, JETLAG surprend par son inventivité. Peu d’accessoires, mais des bouts de décors essentiels. Des sièges d’une salle d’attente, ceux d’un bout de rangée  (côté hublot) dans un avion, des valises…

On assiste à l’embarquement, le vol, la visite de la cabine de pilotage, l’atterrissage, le retour sur la terre ferme… En quelques saynètes, on s’amuse de situations déjà vues dans la réalité. Sur scène, ces situations sont poétiquement sublimées. Il y a un homme, plus petit que l’autre, seul, qui visiblement n’est jamais à sa place et surtout n’est pas au fait des us et coutumes. A vrai dire, ce personnage semble avoir besoin  de tendresse, de câlins. Les câlins, il adore. La scène du contrôle à l’embarquement est désopilante, touchante et irrésistible. Elle est sublime de poésie tout comme la scène de la séparation après l’atterrissage, au moment où le couple s’embrasse.

Le spectacle est burlesque. On rit beaucoup. On admire les situations improbables dans lesquelles notre petit homme va se placer. Le vertige nous est même donné quand il se juche au sommet de sa pile de valises. Voyager léger est une bonne chose. Avec JETLAG, tout est léger. Tout est souple. Tout semble facile et évident, gracieux et fluide. Les tableaux s’enchainent comme coule une rivière. C’est naturel. C’est du mime de haut vol mais sans pilotage automatique car il y a de l’humain dans tout ça.

JETLAG est interprété par la compagnie Chaliwaté. Le couple est composé de Sicaire Durieux, Sandrine Heyraud et le petit homme maladroit mais très câlin est Loïc Faure.

Il y a quelque chose de désuet, suranné dans les vêtements des trois mimes. L’action se passe à l’époque de l’aviation mais quand précisément ? Difficile à dire. Cette incertitude nous attache encore plus aux personnages. Ils nous semblent proches et lointains à la fois. On les regarde comme on regarderait des êtres venus d’ailleurs. Leur pantomime gagne en visibilité et force l’attention.

JETLAG est un spectacle déroutant, dépaysant et réussi. Il nous propulse dans une nouvelle forme de décalage. Ce décalage n’est pas horaire, mais de l’ordre de la communication. On ne parle pas. On ne s’exprime qu’avec des gestes. On se comprend par l’intercession du cocasse et des corps. Ce JETLAG est à recommander vivement.

Fred Lecoeur

JETLAG produit ses effets à 15H40 au théâtre des Lucioles dans la cadre du Off d’Avignon jusqu’au 29 juillet 2018.