Littérature

Jean Raspail s’en est allé aux Royaumes des aventuriers

A quelques semaines de son 95ème anniversaire, Jean Raspail s’en est allé rejoindre les Royaumes de Borée. L’immensité et la splendeur de ces espaces naturels seront désormais les décors des jours et des nuits de cet écrivain raffiné et conscient de ce que l’humanité peut avoir de grand quand elle s’aime et ne se méprise pas.

Un malentendu doit immédiatement être levé avant de parler plus longuement de Jean Raspail. Dans notre époque, si prompte à coller des étiquettes sur le dos des hommes, et malheureusement des étiquettes mensongères, il faut rétablir quelques vérités au sujet de cet auteur. Les nécrologies publiées dans la presse, pour la plupart la reprise inlassable de la dépêche AFP annonçant son décès, rapprochent Jean Raspail de l’extrême droite et mentionnent, dans ses ouvrages majeurs, Le Camp des Saints, livre suspecté de racisme. Les conséquences de cette suspicion ne sont pas anodines.

Jean Raspail, l’extrême droite et le racisme

Rien n’est plus faux que de croire que Jean Raspail était un homme raciste et d’extrême droite. Comment croire qu’un homme amoureux de la Patagonie et des peuples premiers puisse être un homme raciste ? Jean Raspail s’est toujours défendu d’être de ceux qui détestent les autres à raison de leur couleur de peau ou de leur différence de culture. Bien au contraire, Jean Raspail était un amoureux des cultures, de la diversité des peuples car cette diversité était une richesse et sans doute une échappatoire à sa propre culture. Cet amour des différences l’a même conduit à ne pas aimer le métissage, cette autre forme de diversité qui fond un pluriel en un singulier. Cela était son droit, et sûrement une erreur, mais en aucun cas Jean Raspail ne fut un homme raciste. Il aimait trop la beauté d’un monde pluriel pour imaginer que seul valait un monde uniforme fait de la seule culture européenne. Pour justifier du racisme qu’on lui prêtait, ses détracteurs s’en rapportent à l’ouvrage Le Camp des Saints. La encore, ce n’est que malentendu, incompréhension voire manipulation. Les mêmes malentendu et incompréhension qui ont fait dire à certains que Michel Houellebecq s’est révélé raciste après avoir publié Soumission. Le camp des Saints, qui de loin est à mon avis, l’un des plus mauvais livre de Jean Raspail, est une œuvre de fiction dans laquelle l’auteur imagine une migration massive des déshérités de la planète à destination des zones riches de la terre, en l’occurrence la France. Jean Raspail évoque l’arrivée d’une armada de vaisseaux rouillés, prêts à couler, transportant des centaines de milliers de pauvres êtres réduits à la misère la plus extrême. Dans ce livre, Jean Raspail n’use guère de métaphores : il décrit la misère telle qu’elle est, telle qu’elle s’observe, telle qu’elle défigure les corps. Les mots sont durs car ils décrivent une situation insoutenable et cette situation est celle de la déshumanisation de millions d’hommes, de femmes et d’enfants rendus miséreux par un système économique qui méprise l’humain et glorifie l’argent. Jean Raspail place le lecteur face à cette réalité douloureuse et cela est difficilement supportable. Jean Raspail se moque de ces bourgeois bon chic, bon genre, qui prône l’accueil des miséreux sans remettre en cause ce qui a conduit ces peuples à la misère. On comprend cette hypocrisie car remettre en cause ce qui a conduit à déshumaniser une part importante de l’humanité revient à remettre en cause le mode de vie de ces bourgeois aveuglés et égoïstes. Ce livre ne pouvait qu’être mal accueilli par ceux qui dénoncent le système, prônent la solidarité tout en profitant des avantages que leur procure ce système. Ce livre est un miroir brandi face au visage des donneurs de leçons qui oublient consciencieusement de se les appliquer à eux-mêmes.

Jean Raspail n’était donc ni raciste, ni d’extrême droite. Jean Raspail était royaliste et en ce sens pouvait paraître d’un autre temps pour bon nombre de ses contemporains. Lecture faite du livre Le Camp des Saints, seuls l’inculture et l’amalgame peuvent expliquer que Jean Raspail soit qualifié d’auteur d’extrême droite. Le raccourci, royaliste est égal à extrême droite, est si facile à prendre. C’est confondre l’Action française avec le roi ; c’est oublier que le comte de Paris avait rompu avec Charles Maurras. Sans doute, Jean Raspail était royaliste car il était à la recherche d’un pouvoir personnellement désintéressé, dont le souci serait le bien du peuple et non une réélection. Il y avait de l’idéalisme dans sa vision de la personne d’un roi.

Souvenirs de Jean Raspail

De Jean Raspail, outre son œuvre, deux faits me resteront en mémoire. Le premier sera la découverte que, dans ce pays, l’honnêteté intellectuelle n’est pas le critère de sélection des « élites ». Au cours d’un entraînement à un grand oral, un haut fonctionnaire m’a demandé quels étaient mes écrivains préférés. A cette question, j’ai notamment répondu Jean Raspail. Aussitôt le visage de ce fonctionnaire s’est fermé et le conseil est tombé comme la lame de la guillotine : il ne faut pas citer Jean Raspail, surtout pas, c’est dangereux ! Conseil étonnant dans un pays qui se veut démocratique. Pourquoi ne pas citer Jean Raspail ? Parce que c’est un écrivain royaliste ! La belle affaire. Le conseil de ne pas citer Jean Raspail n’était pas lié au fait que son œuvre serait mauvaise ou frappée d’interdit ou indigne des valeurs démocratiques.  Il fallait ne pas le citer en raison de ses choix politiques, choix au demeurant non interdits dans notre pays. C’est comme ça, on est démocratique si vous pensez comme la majorité au pouvoir. On me conseillait donc de mentir pour réussir un oral ; on me conseillait de sacrifier un pan appréciable de notre culture sur l’autel du conformisme de la pensée. Fichtre… Jean Raspail, sans le savoir, m’a sauvé d’un monde louvoyant et faux.

Le deuxième souvenir est une conversation avec Jean Raspail au sujet de son travail de recherche pour la rédaction de l’un des ses plus beaux et captivant ouvrages : L’anneau du pécheur. Ce livre fait se télescoper la fin de la papauté d’Avignon avec notre époque contemporaine. Le fil liant les deux époques étant la survivance d’une papauté d’Avignon schismatique jusqu’à nos jours. Jean Raspail m’avait alors confié, que dans ses recherches, il avait trouvé des traces de papes se réclamant de la papauté d’Avignon jusqu’au 17ème siècle. Ce livre, pour les passionnés de la fin de la papauté d’Avignon, est à lire en pendant de Pedro de Luna de Christian Murciaux. L’anneau du pêcheur mêle avec brio l’histoire, le sacré, le mystère et l’enquête policière. Livre extraordinaire pour un lecteur gourmand.

Un écrivain lumineux à préserver des récupérations

Jean Raspail était un écrivain cultivé. Il utilisait la langue française avec une rare élégance et sans susciter le moindre ennui, sans le moindre relent de pédanterie. Au contraire, il possédait le don d’accrocher, de ferrer le lecteur jusqu’à la fin du livre. Son idéal d’un pouvoir politique intéressé par le seul intérêt général, son idéal plus général d’un monde apaisé, d’un monde de beauté et de liberté, influençait et irriguait ses ouvrages. Ce qui frappe dans la lecture des œuvres de Jean Raspail, c’est le souffle, la grandeur, le panache de la plupart des personnages et de leur destin. Il y a quelque chose de profondément stimulant dans l’œuvre de Jean Raspail.  C’est une littérature en cinémascope, la Patagonie s’y prêtait donc parfaitement. Les personnages ont toujours en eux un feu, forcément sacré, qui les pousse à s’extraire de la banalité du quotidien pour concourir aux trophées des destins à finalité légendaire et transcendantale. Il est donc dommage que Le Camps des Saint soit si souvent cité dans les articles de presse évoquant le décès de l’auteur.  En effet, cet ouvrage est l’un des rares, si ce n’est le seul, dont la lecture est pénible et presque harassante. Le Camp des Saints se révèle très vite ennuyeux à lire. Sans doute trop long, sans doute trop écrit dans le souci de provoquer un choc, l’ouvrage déçoit. Jean Raspail avait pourtant déclaré que ce livre lui avait presque été dicté, comme allant de soi. Je ne doute pas que l’auteur ait eu une vision sur ce qui pourrait arriver si les exclus de la croissance mondiale venaient, légitimement, réclamés ce qui doit leur revenir. Jean Raspail, avant l’heure, avait anticipé les boat-people. Assurément, ce livre a dépassé Jean Raspail et c’est dommage car cet auteur vaut bien plus que cet ouvrage, mineur dans son œuvre. De Jean Raspail, il est urgent de lire L’anneau du pêcheur, Hurra Zaha ! (livre passionnant abordant notamment la disparition des petits Etats allemands sous l’impulsion de Napoléon Ier), Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, Qui se souvient des hommes… ou Sire.

Jean Raspail frappait physiquement par son allure altière, son panache, cette beauté de l’homme libre qui a voyagé et vu le monde autrement que par le filtre des écrans. Son œuvre littéraire possède les mêmes qualités. Elle élève le lecteur au-dessus de la médiocrité, et de ce fait, génère beaucoup de jalousie. Il est urgent de lire Jean Raspail pour éviter qu’il ne soit ravi par un camp politique. Déjà, Le Monde, journal hautement financé par ce bienfaiteur de l’humanité qu’est Bill Gates (humour),  titre La famille nationaliste pleure la mort de Jean Raspail. L’œuvre de Jean Raspail n’est ni de gauche, ni de droite et encore moins des extrêmes. Son œuvre est profondément humaine mais d’une humanité qui ne s’est pas totalement vendue au dieu argent. En ce sens, elle peut être salvatrice pour ceux qui auraient perdu un des fondements essentiels de la vie : l’amour, l’amour de soi, de sa culture et l’amour des autres et de leur culture. Jean Raspail restera à jamais l’une des plus belles plumes de la littérature. Le Monde, dans un monde idéal, aurait du titrer : La famille des lettres pleure la mort de Jean Raspail…

Régis DESMARAIS

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