Littérature, Politique

Albert Londres et les siens, l’ultime reportage du grand journaliste

Le travail de recherche d’Hervé Bouvant* a porté ses fruits. Des kilomètres d’archives, des milliers de pages de textes et, oh miracle, un reportage inédit du grand Albert Londres a surgi de l’oubli ! Et quel reportage ! Incontestablement, lors de sa rédaction, Albert Londres s’était parfaitement documenté, maîtrisait son style, apophtegmes et aphorismes, et a voulu être direct, factuel et respectueux de la vérité donc de ses lecteurs.

Albert Londres est ressuscité par Hervé Bouvant pour le plaisir d’offrir aux lecteurs les pages d’un journalisme d’investigation dans ce qu’il a de plus flamboyant et donc aussi de dérangeant. Les faits sont souvent cruels. Ils ont tendance à écorcher les versions officielles trop lisses et consensuelles. Cet ultime reportage d’Albert Londres n’échappe pas à cette qualité, il peut déranger et il a dérangé.

C’est donc en utilisant une clef narrative, inspirée du pastiche, qu’Hervé Bouvant nous parle d’Albert Londres et des siens. L’auteur a imaginé ce qui aurait pu être l’ultime reportage d’une figure tutélaire du journalisme. Un reportage des plus personnels car un reportage sur lui-même et ses proches. L’idée est séduisante mais pour être réussie, elle nécessite au moins deux ingrédients : la connaissance et la maîtrise du style d’Albert Londres pour rendre le pastiche crédible et des révélations justifiant la rédaction, et surtout la lecture, de cet ultime reportage.

Hervé Bouvant s’est transformé en rat de bibliothèque et un fouineur d’archives talentueux et assurément chanceux. Les deux ingrédients de la potion magique sont bien là : on a l’impression de parcourir du Albert Londres et ce que l’on découvre est intéressant voire surprenant et même stupéfiant.

Albert LONDRES et les siens se divisent en cinq chapitres (ou livres) qui font découvrir au lecteur la galaxie « Albert Londres ». Au centre de cette galaxie, l’étoile scintillante autour de laquelle tout gravite : Albert Londres et ses passionnantes origines (chapitre I) puis autour de ce centre de gravité, les siens, à savoir : Florise Albert-Londres, la fille (Chapitre II), Edouard Helsey, l’ami d’Albert Londres et protecteur très rapproché de Florise (chapitre III), André Martinet, le mari très délaissé de Florise (chapitre IV) et la fiancée d’Albert Londres, celle qui aurait dû être sa femme si le reporter n’avait pas péri dans des circonstances tragiques, « Michkette » (chapitre V). Le reportage commence par une passionnante introduction sur les reporters et écrivains.

Outre les deux ingrédients précités, Albert LONDRES et les siens possède une qualité très attrayante : une exceptionnelle documentation. L’ouvrage d’Hervé Bouvant est truffé de photographies d’époque et de reproduction de documents toujours pertinents car en un lien avec le texte. La lecture, déjà facilitée par une écriture fluide et nerveuse, est constamment agrémentée par des illustrations utiles et pour la plupart inédites.

Albert LONDRES et les siens est un ouvrage de 164 pages, assurément un long et très documenté « reportage ». Deux personnages vont captiver le lecteur : Florise Albert-Londres et la fiancée secrète d’Albert Londres.

Florise Albert-Londres, co-fondatrice du prix Albert Londres en 1932, se révèle un personnage tourmenté, ayant choisi la mauvaise voie de 1939 à 1942. Elle-même journaliste, Florise Albert- Londres va rédiger de nombreux articles à la gloire du Maréchal et de son régime. Il est vrai, les sujets abordés et l’angle d’approche de Florise Albert-Londres déconcertent par leur mièvrerie, le style ampoulé, grandiloquent et aujourd’hui suranné. Incontestablement Florise Albert Londres a servi la propagande du Maréchal Pétain. Certes, elle s’est focalisée sur des sujets en soi honorables (la famille, les enfants, la jeunesse, les déshérités) mais portés au crédit d’une action positive du Maréchal. Heureusement, le style grandiloquent de Florise Albert Londres prête à sourire, n’écrivait-elle pas que « Le Maréchal en uniforme, simple, admirablement simple et grand… tourna vers l’autel drapé de noir son regard clair. Une telle élévation morale se dégageait de son visage presque aussi blanc que la chevelure, une telle noblesse émanait de toute sa personne qu’un frisson secoua la foule recueillie. » ? Un frisson nous parcourt aussi quand on lit ce genre de prose… Florise Albert-Londres était-elle dupe de ce qu’elle décrivait ? Une chose est sûre, dès 1942, elle cesse d’écrire et se met en réserve d’un avenir qu’elle perçoit sans Pétain.

La fiancée secrète d’Albert Londres est une révélation de ce « reportage ». Albert Londres avait le projet de se marier avec une jeune femme, belle et intelligente. Le drame du Georges Philippar a rendu impossible cette union. La jeune femme se distinguera dans les années 30 sur les écrans français en jouant aux côtés de Raimu, Gabin, Jouvet. Après la guerre, elle entamera une belle carrière de peintre en perpétuant une dynastie d’artistes : « les Mishkind ». Cette jeune fiancée est Olga Mischkine. Le livre d’Hervé Bouvant nous permet de découvrir cette femme exceptionnelle au fort caractère. C’est une belle découverte.

Albert Londres et les siens est un captivant voyage principalement dans la France d’avant-guerre puis la France sous le régime de Pétain.

Les révélations sur Florise Albert-Londres ont le mérite de braquer un projecteur sur la vérité historique. Regarder son passé dans les yeux est le meilleur moyen de l’assumer, de le juger et d’en extraire des enseignements pour l’avenir. Incontestablement le livre d’Hervé Bouvant nous montre que n’importe qui peut se fourvoyer, et même se compromettre. La chance de Florise Albert-Londres, c’est son père et les valeurs qu’il représentait. Le prix Albert Londres créé en 1932, ne pouvait que rappeler à Florise Albert-Londres, pendant les heures d’occupation, qu’elle se trompait. Florise Albert-Londres prendra ses distances avec le régime dit “de Vichy”. Il faut peut-être s’approcher de l’obscurité pour mesurer la force de la lumière sur les ténèbres.

L’histoire que nous révèle Hervé Bouvant est en fait un vibrant hommage à Albert Londres. France Info rappelle sur son site cette présentation du journalisme par Albert Londres en 1929 : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie». Hervé Bouvant a porté sa plume dans la plaie, celle des égarements de Florise mais aussi d’Edouard Helsey. Ces égarements auront été passagers car au final les valeurs d’Albert Londres ont triomphé en 1945, et dès 1942 pour sa fille et son ami protecteur.

Albert LONDRES et les siens est un beau cadeau à offrir ou à s’offrir. On ressort de la lecture de cet ouvrage moins ignorant d’une période dont l’ambiance est bien rendue par les citations de l’époque. On en ressort fasciné par ces destins croisés. Enfin, et ce n’est pas rien, si la lecture de l’ouvrage est passionnante, elle est aussi distrayante. Le livre refermé, une envie peut saisir le lecteur : celle de flâner à Vichy, dans le parc Napoléon III, à la recherche des fantômes d’Albert Londres, de Florise et d’Olga.

L’ouvrage Albert Londres et les siens est auto-édité par Hervé Bouvant et vendu au prix de 25 euros. Disponible dans les librairies de Vichy, sur les librairies en ligne et en contactant l’auteur.

Pascal GOURIOU

*Hervé Bouvant, ancien secrétaire général de l’association Maison Albert Londres de 2016 à 2019, s’est impliqué dans la restauration de la maison natale du journaliste en 2016 et en 2018.

 

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