«Humanoïdes bipèdes en territoires incertains ». Le titre intrigue, surprend et fait sourire. En cinq mots tout est dit. L’auteur, Matthieu Carlesso, va nous parler de l’homme, cette drôle d’espèce animale qui se déplace sur ses deux pieds en des lieux parfois troubles, flous, inconnus et sans doute dangereux, bref incertains. Sur deux pieds, mais pourtant en équilibre précaire, car en territoires incertains ; territoires dont on croit tout savoir sans vraiment en connaître les secrets et les turpitudes.  Sur deux pieds mais pas toujours avec sa tête. C’est bien là l’étrangeté de l’homme : agir de façon inattendue et parfois dangereuse comme s’il avait perdu sa raison et donc sa tête. En vérité, il n’y a pas de tête égarée mais simplement un homme qui agit aussi avec instinct, l’instinct de l’animal tour à tour prédateur et proie.

Matthieu Carlesso nous offre plus de 90 petits textes dont l’empilement, souvent jouissif, nous donne à voir bien des choses sur la vie et permettra notamment aux lecteurs de voir résolu « le mystère du son de canard au milieu de l’océan Antarctique ». Il était temps ! Le regard de Matthieu est incisif, humoristique et ludique. Le regard est posé sur ceux qu’ils croisent mais aussi sur le narrateur, sur Matthieu ?  L’auteur nous dévoile les désirs naissants, les troubles de la découverte de sa personnalité, de sa sexualité, de l’homosexualité, de la différence. Au fil des pages, se déroule l’apprentissage qui conduit un jeune homme, encore un peu adolescent, au jeune homme adulte. Autant dire que les textes remuent en long, en large et en travers. Matthieu Carlesso joue avec les mots, leur sonorité, leur capacité à se rassembler même en dehors de toute logique et à semer le sentiment d’ambiguïté et d’incertitude tout en faisant surgir des images. Matthieu Carlesso est aussi un poète.

Deux pôles organisent ces territoires incertains : Bordeaux et Lille, le Sud-Ouest et le Nord. Entre ces deux pôles : des kilomètres de rails, d’innombrables quais et des trains en tout genre, genre en retard, genre tout rutilant, genre rapide. Les voyageurs adeptes du ferroviaire reconnaîtront bien des situations au fil des pages. Sans doute retrouveront-ils des moments vécus par eux-mêmes. Matthieu Carlesso bouge beaucoup et gribouille des notes sur le moindre bout de papier. Il faut capturer le présent et ses plus insolites accessoires pour en garder trace. Ce livre est une immense empreinte de la vie et de ce qui a été vu, entendu mais aussi rêvé.

Matthieu Carlesso a commencé à écrire dès le collège. Certains textes publiés aujourd’hui ont été rédigés alors que l’auteur avait 16 ans. Cela se devine par la vitalité qui se dégage de ces textes. Pour Matthieu, « Il n’y a ni fin ni début, tout n’est que continuité. C’est pour ça que je trouvais sympa d’écrire des histoires à la suite de mon journal intime abandonné. Et ce n’est sûrement pas par hasard si ce n’est ni vraiment la réalité, ni totalement imaginaire. ». Matthieu Carlesso ne s’est pas contenté de noter ses observations et ses états d’âmes, il a fait de son vécu un matériau littéraire. L’auteur aime les romans réalistes et cela ressort de la fréquentation de ces humanoïdes bipèdes. Si le vécu se mêle à l’imaginaire, le tout est bougrement réaliste et accrocheur.

Tout n’est pas rose. Il y a parfois des bleus, et sans doute, du sang :

«  Il me tabasse.

Depuis des mois.

Sa lourde masse

Tombe sur moi.

Depuis des jours

Je sers les dents.

Mais tous les jours,

Je meurs dedans. »

 

Tout n’est pas rose car il y a bien d’autres couleurs dans le monde vu par Matthieu : « Et par intermittence, bleu panneau de gare SNCF. Beige tôle : une usine. Marron changeant : reflet dans un canal. Noir bâche autour de la paille. Orange grue surprenant. Bleu, jaune, rose, blanc, vert linge étendu dans le jardin. Blanc camionnette tirant blanc bateau. Jaune tracteur. Diagonale du vide peut-être. Mais en aucun cas un vide chromatique. »

Le vide est un concept étranger en ces territoires incertains. Ces territoires sont ceux de l’apprentissage et des découvertes. Il faut donc des outils, des acteurs, des situations, des mises en péril et des séductions pour déchirer le voile de l’enfance déjà loin et devenir adulte. Le livre fourmille de rencontres et de situations parfois coquasses.

Je me souviens de l’une de mes premières visites au domicile de Matthieu. Disons le clairement, son appartement n’avait aucune chance de recevoir le prix du logement le mieux tenu de la ville. Il y avait dans un coin des empilements de prospectus, d’emballages, de papiers divers dont on pouvait légitimement se demander à quoi ils pouvaient bien servir. Au milieu de ce méli-mélo, mon regard a été attiré par une petite écriture noire et serrée qui s’était visiblement fixé pour objectif de remplir les espaces vierges de certains prospectus. Soudain, un cahier est tombé entre mes mains. Je l’ai ouvert et stupéfaction : des lignes d’écriture qui, après un départ bien discipliné, se mettaient à tourner pour remplir les marges et remplir tous les espaces. Que pouvait bien écrire Matthieu ? J’ai lu quelques lignes et j’ai ressenti en moi une redoutable énergie et l’impression étrange de me retrouver face à une autre version de Matthieu, une version non plus en chair et en os, mais en encre, consonnes et voyelles. Ce que je lisais ne pouvait pas avoir été écrit par quelqu’un d’autre car ce que je lisais, c’était lui ! C’était Matthieu ! Troublante expérience de se retrouver face à quelqu’un mais par l’intercession d’un texte. Matthieu m’a alors confié sa marotte : l’écriture. Depuis ce jour, je n’ai eu de cesse de l’encourager à persévérer. C’est donc avec un immense bonheur, que je vois la plupart de ces textes rassemblés pour donner corps à ces «Humanoïdes bipèdes en territoires incertains».

Pour vous donner un aperçu du style de Matthieu Carlesso, voici un petit texte extrait d’«Humanoïdes bipèdes en territoires incertains» :

« Sirènes 1

Toutes ces sirènes dans nos villes. La sirène de l’usine à l’heure du changement d’équipe. La sirène qui emporte les blessés. La sirène du métro qui va se fermer. La sirène de la banque cambriolée. La sirène qui va éteindre le feu. La sirène de la voiture qu’on veut voler. La sirène quand une bombe va tomber. La sirène qui fait courir les coupables et frémir les innocents. Toutes ces sirènes dans ma vie. Et Charlotte, mi femme, mi thon». Il y a comme un parfum de Jean Tardieu….

Le livre est disponible depuis le 15 novembre 2017, au prix de 14 euros. Il est proposé à la vente sur les principaux sites de ventes en ligne (voir page ACHAT du site) et peut être commandé auprès de tous les libraires.

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