Les 29 et 30 octobre 2018, la maison de vente aux enchères PIASA a dispersé la bibliothèque de François Mitterrand. Toute la bibliothèque ? La réponse est non. Cette vente n’a concerné que la fraction de la bibliothèque de l’ancien président qui avait été léguée à son fils, Gilbert Mitterrand. Une fraction néanmoins importante puisque un millier d’ouvrages ont été mis en vente.

Cette vente a eu un caractère exceptionnel. La provenance des ouvrages a fortement contribué à son prestige et à son succès. Si François Mitterrand est un homme politique qui a été pendant quatorze années président de la République française, il était aussi un bibliophile reconnu. Amoureux des beaux livres, visiteur assidu des librairies, il collectionnait les ouvrages sur grand papier. Le succès de la vente doit beaucoup à leur provenance, à la qualité des ouvrages et à la circonstance que la plupart portait des dédicaces personnalisées. Estimé initialement à 570 000 euros, le produit de la vente a été de 1,5 million d’euros hors charges !

Cette vente a parfois suscité des emportements irrationnels. Certains ouvrages se sont envolés très au-dessus de leur estimation haute. Ainsi en fut-il pour les éditions originales de François Sagan, pourtant tirées sur papier courant. Si l’estimation haute de ces ouvrages était de 300 euros, une somme accessible pour un acheteur peu habitué des salles de vente, chaque livre est parti aux alentours de 3 400 euros ! D’autres livres, comme certaines éditions originales d’André Gide, ont été acquis à des montants raisonnables, aux alentours de 550 euros. Cette vente a pu offrir une belle occasion aux collectionneurs dotés de moyens financiers disparates d’acquérir des ouvrages de qualité.

L’intérêt de cette vente est aussi de jeter un éclairage salutaire sur un pan de notre littérature en voie, provisoire espérons le, d’oubli. A ce titre, la vente du lot n°678 « Les cahiers verts » est un bon prétexte pour se pencher sur cette littérature française mise de côté et pourtant d’une qualité exceptionnelle. « Les cahiers verts » est le nom d’une collection lancée par Grasset en 1921 sous la direction de Daniel Halévy. Ces livres, de petit format (12×18 cm), brochés, avec une couverture papier replié, et un tirage pour chaque numéro des cahiers verts le plus souvent de 1 200 à 2 000 exemplaires, proposaient au public des textes littéraires d’écrivains français contemporains et parfois des rééditions de textes plus anciens. Un format d’édition sobre et modeste mais de qualité : des tirages sur différents papiers (Vergé de Montval, Velin pur fil, Alfa mousse…) et chaque exemplaire numéroté constituant l’édition originale. La typographie était de qualité. Ce livre est un bel objet entre les mains du lecteur.

Grasset a édité six séries des Cahiers verts : la première série compte 70 ouvrages édités entre 1921 et 1927, les deuxième, troisième, quatrième et cinquième séries comptent  chacune 10 ouvrages édités de 1927 à 1928, de 1928 à 1929, 1929 à 1930, et de 1930 à 1933. La sixième, et dernière série, compte 74 ouvrages édités de 1949 à 1966.

La vente François Mitterrand proposait la sixième série des Cahiers verts, du moins 61 ouvrages sur les 74 que compte cette série. La particularité de ces ouvrages, issus de la bibliothèque de François Mitterrand, est leur tirage et leur numérotation : ils sont tous sur Alfa Mousse de Navarre, troisième papier, et numérotés 201 (sauf  Doéllé « Va-t’en avec les tiens ! », numéroté 1304, Jouhandeau « L’Imposteur », numéroté 1742 et Hémon « Monsieur Ripois » numéroté 335). Une autre particularité de ces ouvrages est d’avoir « posé » aux cotés de François Mitterrand sur une célèbre photo de Jean-Claude Deutsch publiée dans Paris Match et visible aussi sur le site du photographe. L’acquéreur de cette sixième série des Cahiers verts, à la provenance prestigieuse, aura donc à acquérir les 13 ouvrages manquant pour avoir l’intégralité de cette ultime salve de Grasset.

Cette sixième série comporte des noms prestigieux et toujours en bonne odeur de lecture dans les bibliothèques : entre autres, Hervé Bazin, Jean Cocteau, Maurice Druon, Jean Giraudoux, Marcel Jouhandeau, Julien Green, Franz Kafka, André Pieyre de Mandiargues, François Mauriac, Marcel Pagnol ou encore l’écrivain préféré de François Mittérrand, Jacques Chardonne.

Nous retiendrons, pour ce premier article d’exploration des « Cahiers verts » deux écrivains singulièrement oubliés et pourtant de talentueux : Yves Régnier et Edouard Peisson. Yves Régnier est désormais le grand banni de la littérature française. Pour le vérifier, il suffit de taper son nom sur internet ou de feuilleter une encyclopédie de littérature (celle largement diffusée et éditée dans la Pochotèque) pour constater la quasi absence d’information sur cet auteur. Sur internet, en tapant Yves Régnier, vous aurez le privilège de naviguer entre Yves Rénier (le commissaire Moulin) et Henri de Régnier un écrivain français mort en 1936. Concernant Yves Régnier, internet ne nous livre que sa qualité de traducteur du turc au français et c’est tout. La Bibliothèque Nationale de France, signe d’un affaissement intellectuel, ne présente que la seule notice d’autorité consacrée au commissaire Moulin ! Au cœur de ce désert immense, deux oasis vont pouvoir désaltérer notre soif de connaissance : l’oasis du monde marchand et celle de la littérature, les deux se mêlant assez dans cette affaire. La société marchande sauve Yves Régnier du néant absolu : si aucune information n’est délivrée sur l’auteur, ses livres sont en vente sur tous les sites de livres… rares. Ainsi sur Abebooks, Ebay et autres sites du même genre, le lecteur défricheur de territoires oubliés pourra découvrir l’œuvre d’Yves Régnier. L’autre oasis est tout simplement ses livres… acquis sur ces sites ou auprès de bouquinistes. La boucle est bouclée !

La sixième série des cahiers verts contient deux ouvrages d’Yves Régnier : «  Le sourire », « Les Cahiers Verts » n° 58, 1960, et « Les ombres », « Les Cahiers Verts » n° 67, 1963. Penchons nous sur « Le sourire ». Ce livre est d’une absolue beauté. Sourire de l’amour, sourire d’un être quasi onirique surgit la nuit sous des apparences de fragilité extrême, sourire de la jeunesse à la vie qui va s’offrir tout en ayant déjà dévoilé les noirceurs de l’âge adulte. Il y a dans cet ouvrage comme un souffle capturé par l’auteur et renvoyé aux lecteurs. La respiration d’un jeune homme qui prend le large pour aller vers l’inconnu mais un inconnu forcément meilleur que son port d’attache car un inconnu choisi et désiré. L’écriture d’Yves Régnier est sensuelle, légère et incisive. Ni vulgarité, ni pédanterie. La langue française est épurée et ciselée. Le lecteur est plongé dans une atmosphère tour à tour inquiétante puis exaltante. L’histoire de ce jeune homme et de cette jeune fille unis un bref instant de leur existence est un peu notre histoire à tous. L’histoire d’un désir de liberté qu’un baiser posé sur la bouche ne rendrait plus vaine et illusoire. Cette rencontre entre le jeune homme et la jeune fille se passe presque à l’aveugle. Nos plus belles émotions ne sont-elles pas les plus dérobées à la lumière, à la prévision ? « Le sourire », est un livre dont les mots et les images hantent le lecteur longtemps après avoir reposé l’ouvrage. C’est une belle découverte !

Cette sixième série présente aussi Edouard Peisson, le marin qui a troqué la boussole pour la plume. Trois ouvrages sont édités dans cette série : « Le sel de la mer », « Les Cahiers Verts » n° 27, 1949, « Dieu te juge ! », « Les Cahiers Verts » n° 31, 1949, et « Thomas et l’ange », « Les Cahiers Verts » n° 49, 1949. Un vrai écrivain est sans doute celui qui vous amène à prendre un livre entre les mains et à ne le relâcher qu’une fois arrivé à la dernière ligne. La prouesse est encore plus remarquable quand cet écrivain vous conduit sur des territoires qui ne sont pas les vôtres. Edouard Peisson est de cette catégorie d’écrivains. Il se saisit du lecteur et le promène sur les flots agités de son inspiration. Avec un talent sidérant, Edouard Peisson nous parle de bateaux, de vie en mer, de catastrophes, de capitaines, de pilotes, de marins, et le tout, en utilisant des termes propres à la navigation sans perdre le lecteur et pire, en le plaquant sur le pont du navire pour une traversée mémorable. « Thomas et l’ange » est sur ce point un ouvrage remarquable. En haute mer, l’homme est vite confronté à la violence et à la force aveugle de la nature. Loin des rivages, l’homme est seul face aux éléments. Cette solitude est trompeuse car sur un navire l’homme est avec cet autre qui se cache au plus profond de son subconscient. Avec cet autre mais aussi avec cette force mystérieuse, peut-être malfaisante, qui essaye de tirer chaque homme vers sa part d’ombre. L’homme doit trouver des forces parfois surhumaines pour survivre dans cette confrontation, ce face à face. Edouard Peisson avec efficacité nous fait côtoyer l’ange noir qui démonte la mer et brise les navires. Le voyage est fascinant. La lecture est stimulante. Encore un auteur injustement loin de la lumière alors que son œuvre est intemporelle et universelle. A des degrés divers, nous sommes tous ce pilote, héros de « Thomas et l’ange » qui se débat pour donner un sens et une utilité à sa vie tout en affrontant les pires tourments.

Les joyaux cachés de cette sixième série des cahiers verts ne sont pas que Régnier et Peisson. Il y a aussi de la Varende et Kléber Haedens. Nous reparlerons prochainement de ces deux auteurs en continuant notre voyage littéraire au sein de ces cahiers verts si précieux et si nécessaires.